Le lavement des pieds

Pour rappel, notre association est non confessionnelle, laïque, c’est-à-dire ouverte à toutes les religions.

Comme la semaine sainte inspire nombre de nos adhérents, vous avez reçu ces derniers jours une méditation d’une sœur clarisse de Ronchamp, des informations sur l’association Webcompostella.

Ce jour, Danielle Brun-Vaunier informe de la mise en place d’une ligne téléphonique « écoute soutien Covid-19 » par l’église catholique Nord Franche-Comté, à l’attention de tous ceux qui sont éprouvés par la  situation actuelle : stress, angoisse, décès…   
Permanence tous les jours de 9 h à 21 h au : 03 84 58 12 05 – Plus d’informations concernant cette écoute et les nouvelles du diocèse Belfort/Montbéliard : https://www.diocese-belfort-montbeliard.fr/actualites/ecoute-soutien-covid19


Régis Cristin propose un nouvel extrait de “Compostela”, son carnet d’un pèlerin-randonneur avec :

un texte qui tombe à pic ce jeudi saint : le lavement des pieds. C’est une belle histoire découverte en passant à La Romieu, sur une variante du Chemin venant de Rocamadour, qui concerne le jeune Arnaud d’Aux qui deviendra plus tard Evêque de Poitiers, cardinal, camérier et homme de confiance de Clément V, que l’histoire n’a malheureusement pas gardé en souvenir et qui a fondé la magnifique Collégiale de La Romieu.

Le lavement des pieds

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Détail d’un vitrail de la collégiale de La Romieu représentant Arnaud d’Aux, photo Jean-Marc Zaorski

Le tout jeune Arnaud d’Aux s’amusait un jour à tracer des caractères sur la route qui bordait l’habitation de ses parents lorsque vint à passer un très grand seigneur qui le prit dans son carrosse et l’emmena très loin. Doué d’une belle intelligence l’enfant s’adonna à l’étude des sciences et des lettres. Devenu prêtre et même cardinal il voulut un jour revoir son pays. A cet effet il arriva à La Roumieu en pèlerin et alla frapper à la porte de ses parents où personne ne le reconnut. Ne tenant pas à passer la nuit devant la porte il demanda sa mère et la sachant dévouée aux pèlerins, la supplia, toujours sans se nommer de le loger pour la nuit. Elle y consentit et toujours selon l’usage se mit à lui laver les pieds. Mais s’apercevant que le pèlerin avait 6 doigts à l’un des pieds, elle ne put s’empêcher de dire qu’elle aussi avait un enfant depuis longtemps disparu qui comme lui, était atteint de cette infirmité.
Au comble de l’émotion le pèlerin s’écria alors: « Oh mère c’est moi votre fils qui revient vers vous ! » (Tiré de : J.-I. Broconat, La Romieu. Partie historique, p. 50-71,  Revue de l’Agenais, 1908, tome 35).

Signe d’humilité en référence à l’Evangile, le lavement des pieds ne serait plus concevable aujourd’hui. Mais on le retrouve encore dans les pays du Moyen orient, d’Afrique et d’Asie, dans les sociétés traditionnelles pas seulement christianisées. Cette marque de déférence est plutôt le respect que ces sociétés ont gardé des anciennes traditions d’hospitalité qui était l’un des fondements de la vie sociale. On recevait le voyageur qui était un don du ciel : il apportait les nouvelles, il emportait aussi avec lui les nouvelles du lieu où il s’était arrêté et la façon dont il y avait été reçu. C’est ainsi que les nouvelles voyageaient. Chacun pouvait aussi être à son tour, ce voyageur qui demandera l’hospitalité.

Edouard Cortès (L’esprit du chemin, Arthaud, 2016) raconte qu’en Turquie vers Edirne, lors de son pèlerinage à Jérusalem en 2007, alors que lui et sa femme avaient trouvé refuge dans une station-service où le veilleur de nuit les avait accueillis avec un thé et un boulgour, celui-ci avait naturellement sorti une cuvette et pris l’eau qui chauffait sur le poêle pour leur laver les pieds.

Rituel, hospitalité, sens de l’accueil poussé jusqu’à la limite de l’intime, les pieds du marcheur sont sa conscience et son expérience de soi. Ils ne lui laissent pas un instant de répit : comment poser son pied sur un sol incertain, se retenir en descente ou au contraire, appuyer sur le devant du pied en montée, éviter trous, racines, pierres tranchantes et ornières. Nietzsche disait qu’il ne pouvait bien penser qu’en marchant ; et c’est dans les randonnées montagnardes autour de Sils-Maria qu’il a eu la fulgurance de Zarathoustra.
La randonnée au long cours exige de la vigilance comme la grande randonnée de montagne ; celle-ci s’exerce de façon différente mais laisser son esprit vagabonder trop longtemps entraîne presque inévitablement de rater la bonne indication de chemin au carrefour que l’on n’a pas vu comme de risquer la chute en montagne. Et une fois de plus la souffrance des pieds va rappeler au marcheur qu’il vaut mieux éviter de refaire le chemin en sens inverse pour retrouver la bonne direction.

Savoir marcher est aussi une tâche qui s’apprend et qui est très personnelle. La façon dont on appuie le pied sur le sol va déterminer les cors et les cals au pied et le choix des chaussures de marche va se révéler déterminant : chaussures hautes ou basses, à semelles semi-rigides ou souples, chacun a sa propre théorie. Le pèlerin d’autrefois ne se posait pas trop de questions. Il marchait le plus souvent en sandales attachés par des lanières au mollet sans chaussettes. On peut imaginer l’état des pieds à l’étape, on peut aussi imaginer le confort de cette marche en hiver dans la boue ou la neige. Il ne faut pas remonter très loin dans le temps pour se rendre compte à quel point nos aïeux vivaient dans et avec le froid y compris dans les maisons pour comprendre que le confort moderne a totalement occulté cet état de fait. Les maisons étaient peu et mal chauffées, on se serrait devant l’âtre et on sortait travailler à l’extérieur par tous les temps. Les vêtements n’avaient rien de commun avec les vêtements actuels et la résistance des hommes et des femmes au froid étaient sans commune mesure avec la situation actuelle.

Malgré tout, retrouver un peu de cet inconfort primordial ou bien affronter les éléments extérieurs ne semble pas perturber outre mesure le pèlerin d’aujourd’hui : on voit souvent au départ des gîtes, les pèlerins-randonneurs repartir de bon pied bien encapuchonnés une fois la grosse averse passée ou dans le froid glacial du petit matin. Il y a même quelque chose de jouissif à s’aventurer à l’extérieur alors que tout nous invite à rester au chaud. Cette curieuse impression n’est-elle pas une réminiscence des temps anciens ou du temps de notre jeunesse qui n’avait peur de rien et qui se disait : on n’a rien sans rien ?


et ci-dessous, la quatorzième étape de notre feuilleton quotidien « Péleriner confinés » par Denise Péricard-Méa.

Nicole


Péleriner confiné, étape n° 14

Du danger de parler des hérésies pour les combattre

Je risquerai gros demain vous ai-je écrit hier.
Si les menaces énoncées par le premier Livre du Codex Calixtinus  étaient encore d’actualité, je risquerais l’anathème, l’excommunication ! Et pourquoi ?
Parce que je vais vous parler des hérésies que ce célèbre manuscrit dénonçait. Et cette menace concernait « quiconque ose écrire encore quoi que ce soit à leur sujet ».
Je serais un de

ces insensés, tombés dans l’hérésie, qui prétendent ou osent mettre par écrit [des légendes] au sujet de saint Jacques et de sa translation.  

Et pourtant,  l’histoire nous a transmis nombre de textes ou d’images  qui nous ont fait connaître ces hérésies, diffusées ça et là.


Hérésie 1 : Jacques et Jésus sont jumeaux

Jésus et Jacques au portail de la cathédrale d’Amiens

Certains disent, ce qui est aberrant, qu’il a été le fils de la mère de Dieu, parce qu’ils ont entendu de l’Évangile que Jacques est désigné comme frère du Seigneur.

Pour Grégoire de Tours (IVe siècle), l’un des apôtres est Jacques le Juste, l’autre le Frère du Seigneur. Les fidèles du Moyen Age s’en souciaient peu et confondaient les deux Jacques.
Jacques de Voragine (XIIIe siècle), se référant à saint Ignace (IIe siècle), estime que Jacques est réellement le frère du Seigneur tant il ressemblait « à Jésus-Christ de figure, de vie, de manière d’être comme s’ils avaient été deux jumeaux de la même mère ». 
A Amiens, « la ressemblance est sensible », selon Emile Mâle, le grand historien d’art du début du XXe siècle.


Hérésie 2 : Le corps de l’apôtre n’est pas arrivé en barque

Saint Jacques arrivant de Jérusalem sur un rocher

D’autres déclarent qu’il serait venu de Jérusalem assis sur un rocher, traversant les vagues de la mer sans radeau pour accomplir la mission que lui avait impartie le Seigneur, et qu’une partie de ce rocher serait restée près de Jaffa. J’ai constaté moi-même que cette fable est mensongère. Lorsque je vis ce rocher, j’ai reconnu qu’il venait de Galice.

L’histoire était connue de quelques imagiers, et longtemps après puisque, dans les années 1500, ce peintre flamand anonyme peint sur un livre d’Heures cette scène où saint Jacques, mort (il a les yeux clos) navigue paisiblement, assis sur un rocher, avant d’aborder au palais de la reine Lupa (au bas de la miniature).


Hérésie 3 : Incitation au pèlerinage ou vraie conversion ?

Jésus transmet ses pouvoirs à saint Jacques

D’autres disent que le Seigneur aurait enlevé devant lui l’écorce d’une verge et lui aurait promis que, de même que cette verge fut dépouillée de son écorce, de même les croyants qui viendraient à son tombeau seraient lavés de leurs péchés.

Cette image de Jésus tendant une verge à saint Jacques se retrouve très souvent. Dire qu’il suffit d’enlever l’écorce est bon pour inciter au pèlerinage. Mais la véritable conversion est de se purifier de l’intérieur, jusqu’à l’âme.
D’autres interprétations voient dans ce geste un transfert de pouvoirs, ou le don de la prédication. L’image ci-dessus, extraite d’un bréviaire dominicain de saint Louis, date du XIVe siècle.


L’hérésie la plus scandaleuse : Compostelle, compagne de saint Jacques !

Une vigne de Galice

La dernière image contestée n’a jamais été commentée ! Qui osera s’y risquer ?

D’autres déclarent que saint Jacques aurait maudit la terre de Galice, de telle sorte qu’elle ne porte plus de vigne. Cela serait advenu, parce que, dit-on, une certaine femme du nom de Compostelle se serait endormie pour avoir bu trop de vin, tandis que l’apôtre reposait sur ses genoux. Avant de se reposer, il lui aurait ordonné de guetter le moment où arriverait le Seigneur venu visiter son église, et de l’annoncer. Elle ne l’a pas fait.

D’où la malédiction…
Historiquement, la culture de la vigne en Galice est datée de l’époque romaine. Elle aurait même été étendue à partir du IXe siècle.


Denise Péricard-Méa
demain, la suite : Un pèlerinage pénitentiel commué
retour à la première étape : Jérôme Münzer part précipitamment de Nüremberg

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